recherche partisane trans­­océanique

Maidan

08 décembre 2018, Kiev

Chers amis de Liaisons,

De Maïdan à Paris

L’heureuse folie qui s’était emparée des Champs-Élysées le 24 novembre a ressurgi le samedi 1er décembre, dans la plus grande émeute que Paris ait connue depuis 1968. Pendant que la presse nationale est occupée à gloser sur la déraison des gilets jaunes qui accueilleraient des casseurs, l’extrême droite la plus crasse tente de s’approprier l’élan du mouvement, la gauche des syndicats se jette très timidement dans la bataille et une certaine autonomie, pourtant révolutionnaire, ne sait pas comment se rattacher à un phénomène qui la dépasse. Entre-temps, de douteux drapeaux flottent sous les gaz et sur les barricades, des chants à l’histoire sordide sont partagés ; ce qui amène un grand nombre de personnes à se questionner sur la tournure du mouvement et la pertinence de se solidariser avec les Gilets Jaunes. En effet, nous voyons les forces fascistes s’organiser, fleurir et prendre de l’importance autant physiquement que dans le discours médiatique, ce qui ressemble fort à la dernière situation insurrectionnelle qu’a connue l’Europe.

Le dernier soulèvement d’ampleur en Europe fut celui qui se cristallisa avec la révolution de Maïdan en 2014. Il aboutit à la destitution du Président ukrainien Victor Ianoukouvitch, mais aussi à une guerre de plus ou moins basse intensité entre l’Ukraine et la Russie. De par leur caractère opaque, rendant toute lecture idéologique bien fragile, les événements ukrainiens résonnent, d’une certaine manière, avec le contexte français de ces dernières semaines. Dans le cadre de la section Correpondances de Liaisons, nous avons donc demandé à Alexey Samoedov de nous résumer rapidement quelques leçons tirées de Maïdan. Pour en savoir plus, lire son texte « Un très long hiver » dans

Au Nom du peuple, qui montre comment les mythes et imaginaires nationaux furent mobilisés et détournés, ce qui déstabilisa une grande parti de la gauche et eut pour effet final de l’éloigner. Ne faisons pas la même erreur.

Les leçons de Maïdan.

Maïdan jette une lumière étrangement familière sur le contexte français actuel. Puisque cela semble être un enjeu important du mouvement des gilets jaunes, il convient peut-être de commencer en abordant la question de l’extrême-droite.

D’abord, n’abandonnez pas trop facilement le combat contre les fascistes. Il existe un proverbe russe qui dit ’si tu mets une cuillère de merde dans un pot de miel, il devient un pot de merde’. C’est un principe qui semble guider les anarchistes et la gauche dans leur perception des mouvements sociaux. À peine voient-ils une poignée de fascistoides agir publiquement dans un mouvement de plusieurs milliers de personne qu’ils maudissent le tout et retournent à leur chaumière se plaindre des masses inconscientes.

Il existe pourtant une anecdote à propos de Kharkiv (deuxième ville d’Ukraine) pendant Maidan. Les anarchistes sont arrivés à l’occupation juste avant les nazis et s’y sont installés. Quand les fascistes ont débarqué et aperçu des bannières à la symbolique anarchiste, ils sont repartis chez eux en se lamentant que les ’communistes’ s’emparaient de la révolution. Le proverbe marche donc dans les deux sens. J’imagine que ce mode de fonctionnement est utile pour une tolérance zéro vis-à-vis de la réaction dans nos lieux, espaces et évènements, mais cela ne marche absolument pas à l’échelle d’un mouvement de masse.

Il faut venir, voir, observer et en être, puis aviser par la suite. Une chose : la présence de l’extrême-droite ne signifie pas son hégémonie. Si existe une telle hégémonie, c’est bien souvent une production de la couverture médiatique.

À Maïdan par exemple, l’extrême-droite n’était définitivement pas une force décisive du mouvement, mais les images de nazis à l’avant-garde de la rébellion - une image produite par les médias russes et relayée par certains libéraux ukrainiens - était si forte que la droite ukrainienne en a bénéficié et elle en bénéficie toujours à l’heure actuelle. Par ailleurs, cette droite doit également remercier une grande partie des réseaux d’information de la gauche et des anarchistes pour avoir colporté ces conneries jusqu’à aujourd’hui. Dans ce cas, les constructions médiatiques dominent bel et bien les autres histoires. Terrible leçon par ailleurs : on peut « accidentellement » aider la droite en ne participant pas au mouvement, puis en relayant le récit que les fascistes y ont l’avantage.

Une autre grande leçon que j’ai retenue fut la conséquence d’un certain sentiment de perdre pied. Nous étions complètement dépassés par les évènements autour de nous et les standards activistes ne nous ont guère aidé. Nos petites théories étaient basées sur des assomptions qui ne reflétaient en rien ce qui se passait sous nos yeux. L’aspiration de maintenir la situation politique sous son contrôle théorique, d’avoir une explication stable sur la suite des évènements, une tendance pourtant si caractéristique dans certains groupes radicaux, est véritablement paralysante. Nos idées du « Peuple » et des comportements ’normaux’ sont ainsi immédiatement devenues obsolètes et il est devenu évident que nous ne connaissions pas beaucoup de gens en dehors de nos milieux. Normalement, on s’attend de quelqu’un qu’il ait une attitude politique plus ou moins claire, de telle sorte qu’une interaction « politique » consiste à combattre certaines idées et à en défendre d’autres qui - on l’espère - vont germer. Cela semble paternaliste et avant-gardiste, mais je crois que la plupart des radicaux pensaient ainsi - et agissent toujours de la sorte. À Maïdan, l’absolue majorité des manifestants n’avait aucune expérience politique préalable mais avait définitivement une perception politique de la situation. Celle-ci n’était évidemment pas toujours clairement articulée et changeait souvent. Les militants professionnels n’avaient guère d’influence et ne définissaient pas l’agenda et les tactiques du mouvement. Il serait très trompeur de vouloir expliquer les discours et directions du mouvements par la seule présence de tel ou tel groupe politique. Par exemple, les symboles et slogans qui apparurent avaient peu à voir avec leurs usages traditionnels et étaient sans cesse réinventés. Il n’y avait pas une idée qui arrivait, circulait et gagnait de l’hégémonie. Maïdan fonctionnait plutôt de manière bien plus créative et il fallait être parti prenant du mouvement pour le comprendre.

L’insurrection fut absolument rafraîchissante et radicalement ouverte, à tel point que c’en était effrayant : tout le contraire de l’évènement clos et fermé qu’on en a fait historiquement. Les gens autour de nous, nos propres camarades également, se sont transformés d’une manière fulgurante et souvent surprenante.

Un second aspect dérivant du sentiment de perdre pied, de se noyer dans un flot d’évènements, fut de dépasser le pessimisme - si omniprésent dans l’espace post-soviétique - et de réaliser que tout était encore possible. Si nous avions été plus ouverts face à l’événement dès le départ, nous aurions aperçu ses immenses possibilités plus tôt. Hélas, la plupart des radicaux (activistes, gauchistes, anarchistes, etc.) n’étaient pas prêts à concevoir l’ampleur que pourrait prendre un tel évènement. D’une manière générale, ils étaient contents que ’quelque chose se passe’, sans pour autant compter sur le fait que les ’masses’ agiraient correctement.

Il est difficile d’encadrer théoriquement un tel évènement, mais une chose est certaine : l’expérience de Maïdan nous a tous changé. Ce fut un évènement radical et ouvert - j’imagine, comme toute insurrection. C’est pour cela que je me sens souvent triste lorsque je vois passer des textes radicaux qui parlent de Maïdan comme d’une énième insurrection matée, renforçant l’idée que seule l’extrême-droite et les capitalistes ont pu tirer profit de masses dupées.