recherche partisane trans­­océanique

Cassée

25 décembre 2018, Paris

« Ainsi, si l’on résume une époque à ses paradoxes, la nôtre est que ce qu’on nomme « notre mode de vie » coïncide également avec une autodestruction certaine : accepter les règles de la vie actuelle revient à se dissoudre dans un sentiment de solitude assez inédit. Néanmoins, la séquence mondiale en cours voit se multiplier les tentatives de briser ce paradoxe »

Liaisons, « Au nom du peuple ».

Chers Liaisons,

Le 8 décembre 2018, Paris s’est sauvé des flammes ! Il suffit simplement d’une dizaine de blindés, 9000 policiers, 1000 arrestations–plus de 2000 dans toute la France–, d’un usage maximal de l’arsenal policier (des centaines de blessés) et de quelques allusions à de possibles morts dans les journaux. Une simple comparaison : en 2016, lors du dernier grand mouvement social, il y eut environs 1800 arrestations et 228 blessés recensés, sur une période de quatre mois avec un ratio de trois manifestations par semaine.

À l’échelle nationale, ce fut entre 80 000 et 90 000 policiers mobilisés chaque samedi de décembre, ce qui fut complètement insuffisant puisque des villes comme Toulouse, Marseille, Nantes, Bordeaux, Saint-Etienne ou encore Dijon furent mise à sac, parfois deux fois de suite.
Paris saine et sauve, qu’en est-il de la France ? Pour les dirigeants, si Paris triomphe, le reste suivra. Le pouvoir pense son maintien de l’ordre comme Clausewitz pense la guerre : il s’agit d’un duel dans lequel l’un triomphe et annule la force de l’autre. On manœuvre, on tire, on désarme, on arrête et emprisonne, on blesse et parfois assassine si bien que l’affaire est pliée : les Gilets Jaunes ne veulent plus revenir à Paris–ni même dévaster une énième fois les villes de province délaissées pour sauver Paris–hourra ! Quel terrible effet d’optique.

Alors que sur le cyberespace fleurissent des vidéos et témoignages d’une répression inédite, le gouvernement soupire : la révolution n’est pas pour aujourd’hui. Je dois vous avouer, amis de Liaisons, que ce soupire est ma plus grande tristesse. Je me souviens de la veille du 8 décembre, tandis que l’on répétait en boucle sur toutes les chaînes, magasines, blogs et journaux la probabilité de morts, je me souviens de mon estomac noué, ma gorge serrée, comme de ces jours où toute prédiction semble impossible. Ce sentiment, j’en suis certain, était logé dans tous les cœurs, y compris ceux des policiers. Il l’était également chez nos ministres, préparés au pire et apeurés au point de relayer des vidéos appelant la jeunesse à ne pas sortir. En effet, dès le 5 décembre les lycéens commencent à bloquer et à subir une répression féroce : en moins de deux jours, ils sont plus de 5 à perdre un œil dans des tirs de flashball et plus d’une dizaine à être gravement blessé. Ce matage est exemplifié par une vidéo virale qui circule le 6 décembre au soir, dans laquelle on observe une centaine de lycéens de la ville de Mantes-la-Jolie, arrêtés et alignés, mis à genoux, face tournée contre un mur. Une voix commente : « voilà une classe qui se tient sage » ; une scène d’une violence politique inouïe. Le gouvernement, atteint de sénilité complète, fait paraitre le lendemain une vidéo dans laquelle le ministre de l’éducation lance un « appel au calme et au dialogue », invoque le respect de chacun et enjoint les lycéens et étudiants à ne pas sortir le 8. Depuis, ces lycéens agenouillés et humiliés sont devenus un symboles pour tous les Gilets Jaunes et, dans toutes les villes, l’ont voit régulièrement des groupes mimer ces lycéens en face des forces de l’ordre.

Toutefois, comme dans tout duel asymétrique, la police gagna la bataille et depuis cette victoire, Paris–ses beaux quartiers–se soigne tandis que croupissent toujours plus de Gilets Jaunes en prison. Malgré ce, je ne succombe pas au mirage car l’histoire n’est pas finie, et elle n’est pas près de s’achever aux pieds des miettes que Macron a dispersé chaotiquement. Depuis le 15 décembre, la focale s’est désaxée de Paris et les journalistes découvrent qu’il n’y a pas une commune sans ses Gilets Jaunes. Entre le 15 décembre et le jour où j’écris, plus de dix péages brulent et les ronds-points occupés ne cèdent pas à la nuit policière : certains réoccupent le lendemain d’une expulsion, d’autres brûlent entièrement du fait de leurs occupants, et, tous font passer ce message : on peut trancher la chaire d’un ennemi provoqué en duel mais on ne peut gagner contre un climat. Ce que je veux dire, c’est que lorsque la révolte atteint un point aussi généralisé et diffus, elle devient comme un élément, comme l’eau, le feu ou les ouragans.

Partout, les Gilets Jaunes se réunissent pour savoir comment continuer sans Paris. Peut-être est-ce le début d’une victoire : cesser de se préoccuper de ce bon vieux Paris et assumer le caractère diffus et géographique du mouvement. Je dis « géographique » par abus de langage, faute de mieux. Evidemment, n’importe quelle révolte se situe, mais avec les Gilets Jaunes, le caractère spatial de la lutte est central. Le rond-point–spécialité française–le montre bien : pure espace de distribution des flux, il est loin des sites de la politique classique. Ni mairies, ni assemblées, ni syndicats ou partis, ni même plazza, les ronds-points sur lequel s’érigent les cabanes et braséros de fortunes sont des espaces d’abord vides et lisses, des connecteurs et distributeurs. L’étymologie nous en laisse quelques indices : rond vient de roont, « qui est de forme circulaire », et évoque l’entier, le simple, l’indivisible et également l’acte de « faire la ronde ». Il rejoint le mot issu de l’ancien français roon, qui dérive de roion, signifiant région en français. C’est en effet l’apanage des Gilets Jaunes que de s’organiser à partir de sa région, et non d’une identité politique précise et justement, le rond-point est l’unité minimale de connecteurs dans une région. Si les ronds-points et places des grandes villes sont inoccupés, c’est parce qu’ils sont chargés d’une histoire différente dont Nuit Debout en fut la dernière émanation. Au contraire, les ronds-points en périphéries des petites villes, villages (ou parfois dedans) semblent dénudé de toute histoire politique.

Dans le théâtre classique, le Vème acte est toujours celui du dénouement tragique ou comique. Pris dans la théâtralité des scènes d’insurrection parisienne, il est de bon ton de dire que l’acte V a pris la tangente du drame, dont l’aboutissement est la mort des protagonistes. En vérité, le seul dénouement fut la comique « adresse à la nation » de Macron après le 8 décembre, dans laquelle la vérité de l’escroquerie qu’il représente fut évidente aux yeux de tous. Il promit 100 euros d’augmentation sur le salaire minimum, avant de se rétracter, puis de l’annoncer à nouveau. Entretemps, ces 100 euros se révélèrent n’être qu’une augmentation de 40 euros, le reste étant des primes déjà prévues pour « compenser » l’extrême précarité dans laquelle les réformes néolibérales nous mettent tous et toutes.

Amis, jusqu’ici, j’ai écrit avant l’acte VI et celui-ci se préparant, j’ai laissé la lettre en suspens quelques jours car, confiant dans la force du climat, je souhaitais conclure avec le récit d’une victoire–qui n’a pas manqué au rendez-vous. Que s’est-il passé le 22 décembre ? Tandis que le pouvoir fête une baisse fantôme de la mobilisation, la tempête frappe une nouvelle fois. Un rendez-vous lancé à Versailles est pris très au sérieux par les policiers, qui barricadent l’ancien symbole de la monarchie française et attendent de pieds ferme les manifestants. Quelle farce ! Chacun savait d’instinct que Versailles était un coup monté et le véritable rendez-vous est donné le matin du jour même : Montmartre - plutôt communards que roitelets. Nous sommes plus de 500 à s’y retrouver et à partir en direction des Champs Elysées. Les policiers sont en sous effectifs : le pouvoir en a mobilisé moitié moins que la semaine dernière et sur cette moitié, la plupart sont à Versailles. Nous nous engouffrons dans les rues, et au fur et à mesure que nous approchons des beaux quartiers encore endeuillés, le cortège se gonfle et le ruisseau devient torrent. Nous manœuvrons si bien qu’en 6 heures d’une manifestation improvisée, nous court-circuitons les policiers qui tentent de nous rattraper. Quelle fut ma joie, je dois vous le dire, lorsque boulevard de l’Opéra, je me retourne et constate que nous sommes plus d’une dizaine de milliers à se mouvoir aussi intelligemment. De fil en aiguille, et grâce à une erreur de la police qui réussi au bout du compte à scinder le cortège en deux–ajoutant alors deux trajectoires imprévisibles à gérer–quelques milliers de Gilets Jaunes inondent les Champs Elysées sous les yeux hagards des touristes. La police n’a plus le choix : d’abord elle se replie et délaisse la plus belle avenue de France face au nombre, puis revient en force tandis que le second cortège réussi à rejoindre le premier sur les champs. C’est alors que les badauds assistent à une scène improbable : deux jours avant noël et sur les Champs Elysées, deux canons à eaux arrosent l’avenue tandis que le bruit des flashballs et des grenades se mêle au gaze lacrymogène. La scène dure plusieurs heures et il semble impossible de vider les champs sans frapper indistinctement touristes, badauds, Gilets Jaunes et sympathisants de circonstance.

BFMTV, le média le plus diffusé et haï de tous, annonce sans nulle honte que nous ne sommes que quelques centaines sur les champs et le ministre de l’intérieur Castaner publie une vidéo, dans laquelle il affirme que les Gilets Jaunes n’étaient que 2000 à Paris et 40 000 dans toute la France. Encore une fois, on annonce triomphalement que le mouvement s’essouffle, en complet divorce avec toute réalité. On n’a jamais vu 2000 personnes réussir à tenir en échec la police et surtout, le récit parisien semble être partagé de toutes les villes de France : Toulouse, Marseille, Nancy, Bordeaux, Dijon, Lyon, Nîmes, Carcassonne, Perpignan, Rouen, Saint-Etienne, sans compter les blocages d’autoroutes, de dépôts et entrepôts, de péages, de ronds-points ; tous les récits concordent à dire que la mobilisation est ascendante.

Le pouvoir ne tient plus que par sa police, qui le sait parfaitement et en profite pour en tirer des privilèges. Le débordement des institutions classiques étant un phénomène général, la police également en est affecté. Déjà en 2016, le mouvement « policiers en colère » avait lancé plusieurs manifestations sauvages de policiers autonomes. Le résultat fut en apparence fructueux puisqu’en moins de deux semaines, des accords furent conclut et le mouvement s’apaisa. Le 19 décembre 2018, il aura suffi d’une centaine de policiers sur les Champs Elysées et de quelques blocage de commissariats pour qu’ils obtiennent une augmentation de 150 euros et la paye d’heures supplémentaires impayées. Nommé avec mauvais goût « Acte I des gyros bleus », la facilité avec laquelle les policiers obtiennent ces avancées estomaque la plupart des Gilets Jaunes, qui par milliers sont arrêtés, blessés et parfois tués. Rappelons-le : depuis le début du mouvement il y a eu officiellement dix morts, dont deux directement en lien avec l’usage d’armes non-létales.

Chers Liaisons, l’année 2019 semble imprévisible. On compte jusqu’à plus de 38 actes de prévus pour les mois à venir. Il y a une année de cela, on pouvait lire dans le premier numéro de Liaisons :

« Il s’agit de reconnaître l’échec de la politique telle que nous l’avons toujours connue, même celle que nous avons aimée. Mais un aveu d’échec n’est pas d’impuissance. Car la puissance désigne ce qui n’est pas encore venu au jour, et qu’il nous appartient encore de faire émerger »

Ce qui émerge présentement, la puissance qu’il se dégage, fait trembler le monde entier car pour la première fois depuis très longtemps, une révolte gagne en puissance et ne correspond à aucun des attributs politiques qui nous confortent tant. De ruptures en ruptures, l’avenir se fait de plus en plus imprévisible. Il semble impossible au mouvement de perdre comme à Macron de démissionner. Ce n’est pas une insurrection comme on se plait tant à en rêver, ni une sédition ou une prise de territoire, c’est quelque chose d’autre, une chose nouvelle dont le mot n’a pas encore été inventé ; un mot, une idée, une phrase ou une rime qui doit restituer l’étrange puissance et absence d’horizon de la situation présente. Il y a plus d’un siècle, Victor Hugo acclamait le peuple français pour son fabuleux horizon :

« Va, peuple ! O vision ! combustion sinistre
De tout le noir passé, prêtre, autel, roi, ministre,
Dans un brasier de foi, de vie et de raison
Faisant une lueur immense à l’horizon »

Quelles lueurs se dégageront de notre époque ? On a coutume de dire que lorsque le soleil se couche sur notre monde, il se lève sur un autre horizon. Qu’en est-il d’une époque aussi crépusculaire que la nôtre ? Les douleurs de l’enfantement et de l’agonie sont les mêmes, avait coutume de dire Ernst Jünger, en rajoutant « la terre vaincue nous donne des étoiles ».

De nouvelles étoiles peuvent-elles accoucher de ce chaos ? Je n’ose y réponse.